René Portero, l’artisan de l’ouverture musicale

Né en 1930, René Portero débute la musique à l’adolescence à l’initiative de son père qui lui achète un saxophone ténor. Initié dans un premier temps à Decazeville par Raymond Robin, il est appelé sous les drapeaux pendant 18 mois, intègre à Paris sur concours la musique militaire du 1er régiment du train et y fréquente des musiciens professionnels de haut niveau. Rapidement, il souhaite se perfectionner et on l’oriente vers la classe de Daniel Deffayet au Mans où il est obtient un premier prix du conservatoire en saxophone. Dans le milieu militaire en parallèle, René se distingue lors du concours très sélectif de sous-chef de musique, pour lequel il est reçu.

Les années 1970 à la Lyre Decazevilloise

René Portero retrouve la Lyre Decazevilloise pour y être nommé chef de musique adjoint. Talentueux dans tout ce qu’il entreprend, il n’est pourtant pas musicien de carrière préférant se tourner vers l’éducation nationale en tant que professeur au lycée technique de Decazeville. Cette nouvelle responsabilité musicale à la Lyre se révèle être purement symbolique car il est rapidement relégué à des tâches subalternes et souvent non musicales. A l’époque d’un certain rigorisme incarné par le chef de musique Robin, l’intégration d’un chef de musique adjoint est purement stratégique car il fallait quelqu’un avec une certaine souplesse envers les jeunes générations. Après mai 68, la jeunesse de la Lyre est quelque part plus turbulente que ses ainés, mais toujours avec dignité et respect. Le caractère sévère du chef de musique Robin tend à alimenter les boutades des jeunes. Sans parler de conflit générationnel, René Portero est là pour ménager les rapports entre responsables et musiciens du rang. Au pupitre de direction, le chef de musique Robin garde la main et son adjoint n’intervient que de rares fois à l’occasion d’une marche militaire ou d’un répertoire de second plan.

René Portero, chef de musique

A l’occasion de la Sainte Cécile 1982, le chef de musique adjoint René Portero assure la direction musicale par intérim de la Lyre Decazevilloise. L’orchestre vit là une situation difficile où le chef de musique Robin qui dirige la Lyre depuis 1946, perd la maîtrise de l’harmonie qu’il a redressé après la seconde guerre mondiale. Un état de santé fragile et une situation relationnelle compliquée avec certains musiciens, ne permettent plus à Raymond Robin d’avoir le dynamisme et l’implication nécessaires au bon fonctionnement de l’orchestre. Début 1983, le Président Vincent Vivas confit la destinée musicale de la Lyre Decazevilloise à René Portero, nommé chef de musique. Il est assisté immédiatement par Messieurs Jean Bourdoncle, Jean-Pierre Bousquet et Mademoiselle Christine Prat nommés tous les trois chef de musique adjoint.

En 1983 le Président Vincent Vivas nomme René Portero, chef de musique.

Vers une nouvelle ère

Dans un premier temps la transition se fait à quatre, mais les aléas de la vie font que seul Jean Bourdoncle reste au côté de René Portero : une grande entente anime les deux hommes tant sur le plan humain que musical. La Lyre prend un nouveau départ avec de nouveaux musiciens qui arrivent et des anciens musiciens sur le retour comme cela se passe à chaque passation de pouvoir. Le changement de direction musicale se traduit aussi par le départ de quelques musiciens fidèles à l’esthétique musicale et sociale construite par le chef de musique Robin. En effet, l’assouplissement des règles de fonctionnement de l’orchestre par le chef de musique Portero ne sont pas du goût de tous : une discipline quasi militaire instaurée depuis presque 40 ans disparaît progressivement, laissant quelques musiciens dans une certaine nostalgie. La nomination de René Portero suscite un temps méfiance et interrogations de la part de certains musiciens et pour les plus conservateurs, les habitudes et coutumes décennales ne tolèrent pas le changement.

Autres temps, autres modes

Avec le nouveau chef de musique, la physionomie de la Lyre Decazevilloise se modifie en profondeur et le répertoire de concert, qui fait l’objet de toutes les attentions, va être considérablement remis aux goûts du jour. Ainsi les premières pièces de variétés ou de jazz font une entrée remarquée dans les programmes : cette musique plus populaire n’a pas eu le droit de citer jusqu’à ce jour, dans une programmation consacrée aux grandes œuvres du répertoire et à la musique de tradition militaire. Ce répertoire plus actuel est chaleureusement accueilli par les musiciens, mais aussi par le public toujours aussi fidèle aux concerts. Souhaitant promouvoir une diversité de musiques, pour tous les musiciens et tous les publics, le chef de musique Portero dirige principalement le répertoire d’esthétique classique (transcription), alors que le chef de musique adjoint Bourdoncle s’intéresse plus particulièrement aux pièces de caractères modernes ou de jazz.

L’émancipation de la Lyre Decazevilloise

Petit à petit, le chef de musique Portero assouplit tout un système et il va intégrer des nouveaux personnels féminins à l’orchestre essentiellement composé d’hommes. Jusqu’en 1983 les effectifs féminins sont en infériorités numériques et concernant les affectations on les trouvent essentiellement dans les pupitres de flûtes et de hautbois. Sous l’effet d’un renouvellement générationnel mais aussi grâce l’apport de l’école de musique de la Lyre, les femmes vont être de plus en plus nombreuses et seront présentes dans la plupart des pupitres. L’orchestre d’harmonie se rajeunit considérablement et une dynamique nouvelle se met en place autour de bandes de copains. Chaque fin de répétition donne lieu à des sorties dans les cafés, restaurants et discothèques des environs : à chaque fois, il y a une bonne vingtaine de jeunes de la Lyre qui répondent à l’appel ! L’orchestre devient beaucoup plus convivial pour les jeunes et les plus anciens s’y trouvent bien aussi à l’image du respect entre les différentes générations.

L’empreinte d’un nouvel essor

Dans les années 1980, l’activité musicale est croissante et grâce à une nouvelle gestion financière de la société, la Lyre Decazevilloise dispose pour la première fois d’une épargne. Un investissement dans le matériel est désormais possible, permettant à l’harmonie de disposer de sa première photocopieuse, d’une chaîne HIFI et d’instruments de musique neufs, faisant honneur à la réputation de la société. Ces fonds permettent des distractions plus nombreuses ainsi que des déplacements musicaux ou d’agréments.

Jumelage avec l'harmonie de Perros-Guirec.

Août 1986, la Lyre Decazevilloise sous la direction du chef de musique Portero est en tournée en Bretagne.

En 1990, René Portero conduit la Lyre Decazevilloise au bimillénaire de la ville de Limoges et durant trois jours, elle donne concerts et défilés au côté de la Musique de la Garde Républicaine et de la Musique des Gardiens de la Paix. L’orchestre d’harmonie de Decazeville est l’invité d’honneur de ces célébrations, reléguant les autres musiques professionnelles et la Musique de la Garde Républicaine en particulier au rôle de second couteau !

En 1992, le chef de musique Portero souhaite quitter ses fonctions et permettre à la jeune génération, formée au conservatoire de Toulouse, de prendre la suite. Fait rare et plein d’élégance, il cède la baguette en concert avant de se consacrer pleinement au saxophone en tant que musicien du rang jusqu’au milieu des années 2010, date de sa retraite à la Lyre Decazevilloise.

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Source : sur un récit de François Madrid et Vincent Vivas, complété et augmenté par René Portero, repris dans « Histoires d’air », les dimensions de la musique d’harmonie à Decazeville. Mémoire universitaire (Toulouse II, publié en 2005) de Loïc Randeynes, ancien chef de musique de la Lyre Decazevilloise (2001-2008).

François Madrid, 60 ans de musique avec la Lyre

En 2015 François Madrid a pris sa retraite musicale et à cette occasion, nous avions publié un portrait : retour sur 60 ans de musique à la Lyre Decazevilloise.

Pour François et la Lyre, tout commence au début des années 1950. Modeleur aux AUMD à Decazeville, un camarade d’usine l’incite à apprendre la musique, «sur le tard» donc. Le jeune marié s’affirme être un élève studieux, accueilli par Raymond Robin, professeur et chef de musique, arrivé en 1946.

François apprend le solfège, la trompette, progresse, se perfectionne et rejoint les rangs de l’orchestre. Cet infatigable du saxhorn baryton, instrument qu’il adopte par la suite, ne passe pas une journée sans travailler son instrument et répéter les œuvres du répertoire. Ces années durant, François va connaître tous les chefs de musique de la Lyre, s’adapter aux évolutions musicales : airs de caractère militaire, transcriptions d’œuvres classiques, jazz, musiques de film, la variété et créations contemporaines. François nous montre combien le travail permet d’aborder bien des musiques.

Sa seconde famille

Il se montre généreux dans son engagement au sein de l’orchestre d’harmonie, participant avec assiduité aux répétitions, prestations… Ses qualités, son attachement à la Lyre, sa seconde famille, forcent le respect de tous. François Madrid accompagne l’orchestre en France et à l’étranger à plusieurs reprises et contribue au rayonnement culturel de Decazeville. François reste un musicien discret qui, pour l’anecdote, a occupé la même chaise dans la salle de répétition. Il s’est vu confier un temps des leçons de solfège à l’école de musique de la Lyre. Ses élèves se rappellent avec émotion de son enseignement exigeant. Certains élèves sont devenus des musiciens confirmés. Quelle belle et exemplaire carrière musicale ! C’est une page qui se tourne à la Lyre.

L’ensemble de la communauté musicale tient à lui rendre hommage et à lui souhaiter une bonne retraite musicale : «à très bientôt et bon vent à vous François !». Désormais, ce vétéran de la musique souhaite profiter d’un repos mérité, tout en s’adonnant à la marche. Il fêtera bientôt son quatre-vingt-dixième anniversaire.

V. Vivas : « La Lyre, c’est l’école de la vie »

Après 70 ans de présence à la Lyre Decazevilloise, Vincent Vivas s’est éteint à l’âge de 90 ans en janvier 2016. Sur un récit de Sylvie Ferrer dans le journal La Dépêche du Midi, édition du 23 septembre 2011, retour sur un parcours musical où la Lyre, c’est l’école de la vie.

 

Vincent Vivas fait partie de la Lyre depuis 1946. Aujourd’hui âgé de 86 ans, il se rend toujours, une fois par semaine, dans les locaux de l’association pour répéter.

Lorsqu’il se met à parler de la Lyre decazevilloise, Vincent Vivas est intarissable. Dans sa maison de Livinhac, des coupures de journaux, des photos, des manuscrits, bien rangés dans les tiroirs, viennent lui rappeler des tas de souvenirs accumulés depuis 1946, qu’il a plaisir à évoquer aujourd’hui.

« Quand je suis rentré à la Lyre, à l’âge de 21 ans, Raymond Robin, ancien militaire, en était le directeur. Avec lui, c’était un peu l’armée mais c’était un bon chef », sourit Vincent. Alors lorsqu’il lui a dit qu’il fallait abandonner le piston, qu’il avait appris à l’Harmonie Viviez-Penchot, pour le trombone, il s’est exécuté, même s’il a fallu tout réapprendre. « Maintenant, les jeunes n’accepteraient pas une telle autorité. Nous, on était plus docile et surtout, on n’avait que ça comme loisir », poursuit-il. Grâce, peut-être, à cette main de fer, la Lyre n’a cessé de progresser au fil des années, en nombre mais aussi en qualité. « En 1951, nous avons été sacrés champions du monde de musique amateur lors d’un concours international en Hollande. Lorsque nous sommes arrivés à Decazeville, un comité nous attendait, nous a fait descendre du bus à la Vitarelle, puis fait défiler. Les gens aux fenêtres applaudissaient, nous lançaient des serpentins. C’était un retour à l’américaine. Ensuite, il y a eu des articles tous les jours dans la presse », se souvient-il.

Si, aujourd’hui, Vincent répète une fois par semaine avec l’orchestre, ce n’était pas le cas à l’époque. « Je faisais le chemin Viviez-Decazeville à vélo quatre fois par semaine car Raymond Robin faisait répéter une fois les cuivres, une fois les bois, et ensuite l’orchestre. En plein hiver, quand j’arrivais, mon trombone ne coulissait plus », se rappelle-t-il.

Un orchestre d’adultes

Vincent Vivas a aussi pris de nombreuses responsabilités au sein de la Lyre. Lorsqu’il en a été le président, de 1979 à 1989, il a confié la baguette à René Portéro. Depuis, de nombreux présidents se sont succédé, jusqu’à Patrice de Luycker qui dirige aujourd’hui l’association. Désormais vice-président de la Fédération des sociétés musicales, Vincent fait partie, depuis l’an dernier, d’un orchestre départemental d’adultes qui se produit régulièrement en concert. « Il a fallu que je fasse quatre jours de stage à Conques. Et j’ai resigné cette année ! ». Ce qui ne l’empêche pas, bien évidemment, de rempiler à la Lyre. « Je vais continuer, de toute façon le médecin qui me suit m’a dit qu’il ne fallait pas que j’arrête ! », s’exclame-t-il. Car pour lui, la Lyre, « c’est l’école de la vie, où l’on apprend le partage et le respect des autres. La musique est internationale, elle nous suit de la naissance à la mort et elle a le même langage partout. Sauf la musique grégorienne car ce sont des notes carrées », s’esclaffe Vincent.